Depuis que nous avons choisi l’instruction en famille, je suis rapidement devenue dans la bouche des autres, dans la représentation collective, « juste» une mère au foyer. « Mais comment fais-tu pour être toute la journée avec tes enfants ? Moi je ne pourrais pas.», « Ça ne te dérange pas de ne pas travailler ?», « Comment ça se passe du coup financièrement ? Moi j’ai besoin de mon indépendance.», »Tu ne t’ennuies pas à la maison ?», « Tu arrives à trouver du temps pour toi ?», … Oh oui il y en a des questions. Et à travers toutes celles-là, je n’ai pas souvent senti beaucoup de considération, non pas que j’en cherche, contrairement à si j’avais peut-être dit « j’occupe un poste de Responsable dans une grande entreprise.»

La maternité, le corps de la femme et le travail domestique sont des sujets qui ont été mis de côté alors qu’à mon humble avis, ils devraient davantage faire l’objet de revendications sociales et politiques. Être mère à 100% trouble car les gens peinent à soupeser sa valeur, c’est un choix aliénant, anti-moderniste, contraire au drapeau brandi depuis les années 70 dans les luttes féministes. Or plus ça va et plus il me semble indispensable que chaque personne se réapproprie cette question du féminisme encore trop excluante sur certains sujets.

Maternité et féminisme

Mère je le suis à 100% et cela je l’aime plus que tout. Avoir des enfants a toujours été un besoin viscéral inexplicable pour moi. Je ne sais pas si c’est possible de l’expliquer de toute façon, je pense que c’est pareil pour les personnes qui ne veulent pas avoir d’enfants. C’est quelque chose qu’on ressent dans nos tripes. Ce qui m’a frappé le plus ces deux dernières années, c’est cette image permanente de mère qu’on m’a renvoyée en l’opposant au statut d’une femme libre et indépendante ou d’une épouse heureuse et amoureuse. Comme si, à l’intérieur de moi, nous étions trois. Et je dois dire que ces oppositions me gênent de plus en plus car elles apparaissent comme parfaitement incompatibles ou dans l’incapacité de cohabiter sereinement. Pourquoi une femme n’est-elle pas une mère ou une mère n’est-elle pas une femme ? Je n’ai jamais fais face à cette trialité chez l’homme. On n’oppose pas son statut d’homme à celui d’époux ou de père. Alors mon premier féminisme à moi c’est de me sentir entière et non pas en lambeaux.

Aujourd’hui, je ne me sens pas plus l’une ou plus l’autre mais j’ai pu exprimer autrefois un ras-le-bol de la maternité, avoir besoin de reprendre le chemin du travail, de prendre soin de moi, de me reprendre en main. Aujourd’hui, je pense avoir atteint un équilibre car j’ai pris conscience que ce n’est pas le fait d’être mère qui est à l’origine de ces sentiments mais l’organisation sociale. Quand on est enceinte, on se sent différente, notre corps subit des changements multiples non reconnus par la société dans laquelle on vit. Combien de femmes peinent à tenir bon jusqu’à leur congés maternité ou doivent pleurer devant leur médecin pour obtenir un arrêt de travail ? Ensuite, une fois que le bébé naît, on se retrouve seule chez nous, avec le temps de rien, avec la fatigue qui s’accumule. On se sent abandonnée, isolée, enfermée. Puis 3 mois après, on est censé reprendre le travail avec nos énormes poches sous les yeux et notre vie sens dessus dessous. Cela peut-être vécu comme un moment libérateur mais aussi comme très culpabilisant. Nous avons lutté pour plus d’égalité et ce qui nous a été pris c’est notre temps et notre énergie. La vraie égalité c’est de pouvoir choisir la façon dont nous voulons vivre notre parentalité ce qui n’est pas possible aujourd’hui. Les femmes ne sont pas assez soutenues, entendues et entourées lorsqu’elles ont des enfants, elles n’ont pas assez de choix. Personnellement, je déplore le manque de place pour ce sujet dans les combats des associations féministes actuelles.

Reconsidérer le travail domestique

Dans son livre « Caliban et la sorcière », Silvia Federici expose les rouages de la transition du féodalisme au capitalisme et explique comment cette période a asservi et anéanti les femmes. De ce passé, nous avons hérité la perception du travail domestique comme un destin naturellement féminin. Un travail inférieur et sans valeur donc non rémunéré, alors qu’il constitue, au contraire, un travail indispensable dans l’organisation capitaliste : le travail domestique s’occupe de ceux qui se déplacent et se déplaceront dans les lieux de production.

« À l’époque, cette campagne était franchement impopulaire parmi de nombreuses féministes qui nous accusaient de vouloir institutionnaliser les femmes au foyer. Mais l’une des fonctions de la campagne consistait à rendre le travail ménager visible, à redéfinir dans l’imaginaire collectif ce à quoi correspondait ce travail. Nous voulions montrer qu’il s’agissait d’un travail central et essentiel, et non d’un simple service personnel dédié aux hommes et aux enfants. La revendication comportait également une importante dimension économique en cela que nous constations le grand nombre de femmes soumises à la dépendance des hommes à cause de la nature non salariée de ce travail. Ce travail charriait dès lors des relations de pouvoir en cela que des femmes ne pouvaient pas quitter une relation abusive, par exemple, à cause de leur situation de dépendance. […] Mais j’ai noté un changement ces dernières années : ce nouvel intérêt pour cette revendication est, à mon avis, dû au fait que 30 ans plus tard, la grande illusion qui berçait le mouvement des femmes à propos du caractère émancipateur du travail salarié à l’extérieur du foyer a grandement décliné.»

Notre société, essentiellement société du travail, n’admet pas la possibilité que d’autres activités puissent être valorisées. Ce que j’aimerais c’est qu’on entende aussi les femmes et les hommes qui trouvent du sens dans les activités domestiques : s’occuper de leurs enfants, prendre soin de leur foyer, cuisiner, … et considérer qu’ils apportent beaucoup à la société et également à eux-mêmes. Au-delà de l’approche économique, je crois, qu’humainement, nous avons un peu oublié le sacré de ces choses-là pour nous tourner vers un rapport aliénant au travail et à la société de consommation. Trouver le bon équilibre n’est pas toujours chose aisée et ce qui m’a permis de le trouver est d’ouvrir des fenêtres sur le monde. Au fond, je n’ai pas d’étiquette, et personne ne devrait en avoir. Je ne suis une mère au foyer que sur des papiers administratifs. Ma vie a beaucoup plus de sens maintenant qu’elle en avait il y a deux ans. Mes multiples fenêtres ouvertes sur le monde m’ont demandé et me demanderont toujours des efforts (d’autant plus que nous déménageons souvent). Recréer du lien avec des gens, connaître mes voisins et les commerçants du coin, partager des activités avec des gens, profiter d’être dehors, d’apprendre des choses, … Se sentir appartenir à une ou plusieurs communautés de personnes me semble être la chose la plus équilibrante qui soit. Celles qui vivent en communauté et bien entourées ne ressentent pas de la même manière toutes ces frustrations liées à la maternité.

Le corps

La violence sur le corps féminin est la chose qui me révolte le plus. Outre les violences conjugales, le harcèlement, les mains aux fesses dans le métro, … dont les associations féministes parlent pour le coup très bien, je m’intéresse également à la manière dont nous traitons notre corps de notre point de vue et du point de vue médical. Je déplore le manque affolant de connaissances sur le corps féminin. Ce corps que la religion et l’état patriarcal se sont violemment récupérés en torturant et brûlant sur des buchers des milliers de femmes (et d’hommes) de savoirs.

Depuis le début de l’humanité, les connaissances étaient empiriques et se transmettaient de génération en génération. Tout ce savoir fut éradiqué en quelques siècles laissant ainsi la place à une économie qui s’était déjà progressivement installée au XIIIème siècle, soit un siècle avant le début de la chasse aux sorcières : la profession médicale s’institutionnalisait et interdisait l’entrée des femmes soignantes dans les universités. « La vraie question était celle du contrôle : la médecine masculine pour la classe dominante sous les auspices de l’église était acceptable, une médecine féminine intégrée à une sous-culture paysanne ne l’était pas.»

Pourtant, la « sorcière» possédait de nombreux remèdes, de nombreuses connaissances médicales et chirurgicales. Elle se fiait à ses sens plutôt qu’à sa foi, tandis que les médecins ne pouvaient intervenir sans la présence d’un prêtre et s’appuyaient principalement sur la superstition. « Ce furent les sorcières qui développèrent une compréhension approfondie des os et des muscles, des plantes et des médicaments, alors que les médecins tiraient leurs diagnostics de l’astrologie et que les alchimistes essayaient de transformer le plomb en or. Le savoir des sorcières était si grand qu’en 1527, Paracelse, considéré comme le père de la médecine moderne, brûla son texte sur la pharmacologie, confiant qu’il avait appris tout ce qu’il savait des sorcières.»

L’obstétrique et la gynécologie, véritables activités lucratives, furent complètement récupérées par les hommes médecins. Les femmes furent cantonnés à des rôles d’auxiliaires et d’infirmières. Et même si toutes les femmes soignantes ne furent pas éradiquées en quelques siècles, elles restèrent étiquetées « sorcières» ce qui les décrédibilisa complètement même auprès des petites classes et encore jusqu’à aujourd’hui. Il suffit de voir en France la situation lamentable dans laquelle se trouve les sages-femmes pratiquant l’accouchement à domicile ou encore le point de vue de nombreux médecins sur les médecines dites alternatives.

Selon moi, toute cette histoire explique bien pourquoi nous avons si peu de connaissances sur notre corps. Le pouvoir de la religion avec son ordre moral et le sexisme institutionnalisé fait qu’encore aujourd’hui les femmes vivent des violences obstétricales et gynécologiques (exemples : ici, ici ou ici), qu’elles accouchent toujours sur le dos et subissent trop d’épisiotomies (big up au CHU de Besançon), qu’elles ne connaissent pas bien leur anatomie (coucou Michel Cymes), que certaines maladies comme l’endométriose ne sont toujours pas soignées et qu’il y a si peu de connaissances sur le plaisir féminin (merci Dr. Odile Buisson : ici et ici) ou sur les menstruations (exemples : ici et ici).

Les sorcières étaient accusées de connaître leurs corps et d’avoir une sexualité féminine, d’être organisées (c’est-à-dire d’avoir des liens entre elles, d’échanger) et d’avoir des savoir-faire médicaux et obstétriques. En les éradiquant, l’église et l’état ont tout bonnement éliminé des milliers d’années de savoirs accumulés sans compter un accès facilité aux soins. En cela, je pense que le féminisme c’est aussi se réapproprier la connaissance et le respect de son corps.

La question du genre

L’homme et la femme sont des constructions culturelles. Et avant de me considérer femme, je suis avant tout un être humain. Un être humain indissociable de mon sexe qui me permet aussi d’évoluer dans ce monde. La question du genre me laisse souvent perplexe et je ne sais pas vraiment pourquoi. Sûrement que je le trouve un peu « casse-gueule» comme sujet. D’un côté, j’ai l’impression que derrière ce terme, on essaye de gommer ou cacher des différences entre homme et femme. Or, même comme le dit la féministe Christine Delphy, « le genre est une construction sociale dans une société façonnée par les constructions sociales. Nous sommes forcés de choisir un genre et ceux qui se croient libre de le choisir se racontent des histoires. » Et de l’autre, je suis terriblement dérangée par l’étiquetage féminin/masculin qui enferme et réduit les êtres à certaines attitudes ou certaines activités. C’est pourquoi considérer l’homme et la femme comme des êtres humains avant tout me paraît être une logique non-violente qui me convient. Je n’ai jamais empêché mes enfants de jouer avec les jeux qu’ils préféraient ou de s’habiller comme ils le voulaient. Mais le constat est là : les cadeaux qu’on offre à une fille et ceux qu’on offre à un garçon sont différents, les vêtements que l’on m’a donnés pour Keyo et ceux que l’on m’a donnés pour Oléia sont différents (je m’étais pourtant promis de ne pas l’habiller de la tête au pied en rose bonbon…). Avec leur papa, nous partageons ensemble les tâches domestiques et les loisirs, nous nous occupons tous les deux de nos enfants (ce qui est tout de même très répandu maintenant, ma grand-mère trouve ça formidable de voir un papa changer une couche…). Nous sommes les premiers exemples de nos enfants et en cela nous sommes les personnes qui auront le plus d’impact sur leur manière de vivre leur vie. Nous n’avons pas d’attentes particulières pour eux et n’avons aucun idéal de la réussite, nous aspirons à leur bonheur et en cela nous espérons qu’ils pourront vivre leur vie comme ils l’entendent.

Aparté sur le voile

Lorsque je parle avec certaines femmes, je vois combien le foulard est un sujet sensible. En cela, j’ai trouvé que l’analyse de Christine Delphy était très pertinente sur le sujet. En tant que personne blanche, nous avons érigé ce voile comme le symbole de l’oppression des femmes. Cette attitude très coloniale est bercée par des discours moralisateurs et dominants soit disant pour le bien de ces femmes voilées, comme si elles n’étaient pas capables de savoir ce qui était bien pour elles. Or, il me semble que de nombreux vêtements que nous portons comme les talons hauts, les jeans trop serrés, … ou le temps que nous passons pour embellir notre corps (maquillage, brushing, …) sont également des symboles d’une oppression sur notre corps. Notre culture est tout aussi sexiste que d’autres cultures. «Les Féministes blanches devraient accepter que ces femmes veulent développer leur propre féminisme en fonction de leur situation et ce féminisme devra prendre leur culture islamique en compte.» Christine Delphy.

Pour conclure, j’aimerais parler de ces rendez-vous réguliers avec les parents qui optent pour l’instruction en famille (davantage de mamans mais quelques papas aussi). Lors de ces rendez-vous, nous parlons de l’éducation de nos enfants, de notre santé, de nos peurs, … nous partageons nos points de vue, nos idées sur nos choix éducatifs, sur notre parentalité, sur notre vie. En cela, je considère que c’est une façon pour nous de nous réapproprier nos vies, notre légitimité à éduquer nos enfants, de mieux nous connaître. Depuis que j’ai lu le livre de Barbara Ehreinreich et Deirdre English, je n’arrête pas de penser à toutes ces femmes mortes (et également ces hommes, il y avait aussi des sorciers) pour avoir été proches de leur humanité. Quand je nous vois entre parents d’enfants non scolarisés, je pense à elles, je me dis que nous aussi nous partageons nos connaissances. Nous transmettons des expériences, des retours sur nos essais et nos erreurs, nous créons du lien entre nous, nous nous informons, nous entraidons, de la manière la plus naturelle qui soit, en nous fiant à ce que nous sommes, à nos sensations. Je pense la question du féminisme comme une question humaine avant tout, car avec ces femmes il y a aussi ces hommes qui aimeraient sortir de ce schéma patriarcal oppressant et qui souhaiteraient pouvoir s’accomplir autrement que l’a décidé la norme pour eux. « Réconcilions-nous avec nous-mêmes, et avec les autres et construisons un monde à la mesure de l’Être qui existe en chacune de nous et qui espère sortir libéré. Cultivons un nouveau mythe qui parle de relations horizontales, unissantes, solidaires, non-violentes… à partir desquelles nous pouvons sentir que toutes nous sommes UNE (personne).» Gabriela Amaya pour Pressenza

Quelques liens et sources :

 

 

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3 commentaires sur « La question du féminisme et moi »

  1. Vaste sujet. C’est marrant je n’ai jamais pensé à tout ce que tu dis au début de l’article en te voyant ou en pensant à toi ! Je n’ai jamais associé ton besoin d’avoir plein d’enfants à une soumission quelconque et je ne vois pas en quoi travailler à l’extérieur aurait plus ou moins de valeurs… C’est vrai qu’il y a des époques plus ou moins propice à telle ou telle posture. Par contre en te lisant, il m’arrive souvent de me laisser transporter en Afrique. Et là encore ce qui me vient, c’est toutes les fois ou je me suis sentie si bien au milieu de ces femmes africaines, dans leur cuisines, avec leurs enfants…Toutes ces fois ou j’ai eu envie de rester là pour toujours à éplucher des carottes, à rire sans plus de question…Pourquoi ?J’en sais trop rien mais il se dégageait quelque chose de juste… Et je ne les aient jamais vu comme soumise ou « mère au foyer » ou je une sais quel qualificatif de ce genre. Oh, bien sur ce n’est pas parfait et il y a aussi de la violence mais il y a une communauté forte. Comme tu dis je crois que l’organisation sociale qui engendre la solitude y est pour beaucoup. C’est sur que quand on est seul à la maison avec un bébé et aucune expérience, ça donne vite envie de retourner au boulot !
    Comme le voile qui ne m’a jamais posé aucun problème. En effet, c’est une posture colonialiste.L’essentiel n’est-il pas que chacun se sente bien là ou il est et comme il est sans chercher à convaincre l’autre que son choix est le meilleur. Et puis rien n’est définitif. On peut avoir des nécessités à un moment et d’autres à un autre. Aucune situation n’est pas parfaite.

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour ce superbe article! Je sais pas si je t’en avais parlé mais j’ai trouvé un beau roman historique: les accoucheuses. Il est en trois tomes et raconte l’histoire de deux sage-femme au Quebec au 19e siècle et leur combat pour faire reconnaître leur travail. Un très beau roman feministe qui parle du corps, de la grossesse, de la sexualité et de la lutte des femmes pour se faire reconnaître dans une société capitaliste et bourgeoise naissante, qui est en train de retirer leurs savoir-faire aux femmes.

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    1. Oh super ça donne envie de le lire en effet ! J’aime beaucoup les romans historiques et alors sur ce sujet, c’est juste parfait. Merci du partage :)

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