Apprentissages Charlotte Mason Les arts du langage Méthode Danièle Dumont

Charlotte Mason VS Danièle Dumont, ou la question du cursif

Fervente partisane de Danièle Dumont depuis que je me suis intéressée à sa méthode (sur lequel j’ai fait deux articles de blog quand même), j’ai également découvert l’approche de Charlotte Mason qui m’a, comme bien souvent, donné matière à réfléchir.

Alors la question derrière tout ça est : Charlotte Mason était-elle pour le cursif ? Je pourrai répondre assez rapidement à cette question par non. Mais cela ferait un article un peu court, vous ne trouvez pas ? Et puis, finalement, la réponse est plus complexe que cela.

Dans cet article, je vais rappeler la méthode de Danièle Dumont et expliquer celle de Charlotte Mason. Et nous verrons que leurs divergences prennent leur source dans leur vision globale du geste et de la finalité de l’écriture. 

Les objectifs de l’écriture de Danièle Dumont

J’en profite pour faire un léger rappel sur Danièle Dumont : rééducatrice en écriture, auteure de « Le geste d’écriture » aux éditions Hatier et de nombreux autres petits cahiers à destination des enfants de la maternelle au primaire (voire plus quand il s’agit d’une rééducation profonde) ; et surtout ardente défenseuse de l’écriture cursive.

Pour Danièle Dumont, l’objectif de l’apprentissage de l’écriture est double : 

  • En terme général, donner accès à une écriture qui puisse se pratiquer sans difficultés majeures, si possible avec aisance, et qui soit lisible pour tous.
  • En terme scolaire, il s’agit de doter l’enfant d’une écriture lisible, présentable et suffisamment rapide pour qu’elle puisse servir de support à l’ensemble de l’enseignement dispensé par l’école.

Pourquoi prône-t-elle l’écriture cursive ?

L’écriture cursive lie les lettres les unes aux autres. Ce qui signifie, en pratique, que la fin d’une lettre peut-être modifiée en fonction de la lettre qui suit, ou bien le début d’une lettre en fonction de celle qui la précède.

Les règles qui régissent la forme des lettres répondent donc à des normes précises. Une bonne connaissance de ces formes permet à l’élève de pouvoir anticiper le tracé. Les interruptions fréquentes dans les tracés sont un obstacle à l’acquisition de la fluidité et de la rapidité de l’écriture et à la perception du mot comme un tout correspondant à la fois à une unité graphique et à une unité sémantique.

Pour Danièle Dumont, une bonne écriture est une écriture lisible et présentable. Elle l’oppose à une écriture très appliquée, léchée, qui, finalement, est la conséquence d’une lecture lente, voire d’un potentiel trouble dysgraphique empêchant l’enfant de suivre le rythme scolaire. 

En résumé : 

  • Les lettres doivent se tracer d’un seul élan, sans rupture ; les points, les barres et les accents se mettant en fin de mot, ce qui nécessite un apprentissage rigoureux et structuré.
  • La gestion du ductus de l’écriture est importante pour obtenir une écriture fluide et lisible. C’est pourquoi le tracé doit être interrompu seulement lorsque cela est indispensable, c’est-à-dire devant les lettres rondes et après la lettre q.

Les objectifs de l’écriture de Charlotte Mason

Pour Charlotte Mason, l’écriture doit être belle. Elle insiste sur cela à telle point qu’elle fait fi de la lenteur : pour elle la bonne écriture est une écriture parfaite.

« Laissez l’enfant accomplir quelque chose parfaitement dans chaque leçon – un trait, un crochet, une lettre. Que la leçon d’écriture soit courte ; elle ne devrait pas durer plus de cinq ou dix minutes. L’aisance dans l’écriture vient par la pratique ; mais cela doit être sécurisé plus tard. En attendant, ce qu’il faut éviter, c’est l’habitude du travail négligé – les m bosselés, les o anguleux. » (Volume 1, pp. 233-234)

« Assurez-vous que l’enfant commence par faire des lettres parfaites et qu’il n’est jamais autorisé à faire des lettres défectueuses, et il fera le reste pour lui-même… » (Volume 1, p. 234)

« Présentez-lui uniquement des exemples bien écrits et surveillez qu’il imite consciencieusement son modèle : la leçon d’écriture n’est pas de faire un nombre défini de lignes, ou de remplir une page d’écriture, mais de faire une seule ligne, recopiée aussi exactement que possible. L’enfant devra peut-être faire plusieurs essais avant d’en produire une parfaite. » (Volume 1, p. 235)

L’écriture conseillée et utilisée par Charlotte Mason

Parce-que la paraphrase est inutile, je laisse la parole à Charlotte Mason elle-même :

« Il y a quelques années, j’ai entendu parler d’une dame qui élaborait, au moyen de l’étude de vieux manuscrits, italiens et autres, un « système de belle écriture » qui pouvait être enseigné aux enfants. J’ai attendu patiemment, mais non sans une certaine urgence, la production de ce nouveau type de « cahier ». La nécessité d’un tel effort était très grande, car l’écriture distinctement banale enseignée à partir de cahiers existants, aussi minutieuse et lisible, ne peut qu’avoir un effet plutôt vulgarisant à la fois sur l’écrivain et le lecteur d’un tel manuscrit. Enfin la dame, Mme Robert Bridges, réussit son entreprise fastidieuse et difficile, et ce livre pour les enseignants leur permit d’enseigner à leurs élèves un style d’écriture agréable à acquérir car c’est beau à voir. Il est surprenant de voir à quelle vitesse les jeunes enfants, même ceux déjà confirmés dans une écriture « laide », adoptent cette « nouvelle écriture ». (Volume 1, pp. 235-236)

L’écriture élaborée par Mme Bridges est à mi-chemin entre l’écriture gothique italianisé du XVIème siècle et l’écriture anglaise italienne. Vous pouvez avoir un aperçu de son livret, A New Handwriting, sur le site d’Ambleside Online (dont proviennent les images ci-dessous).

« Ce qui est le plus efficace pour enseigner le livre de Mme Bridges est de pratiquer chaque forme sur le tableau noir à partir des modèles, puis à utiliser le crayon, et plus tard encore la plume et l’encre. Peu à peu, les enfants seront encouragés à transcrire de petits poèmes, et ainsi de suite, dans un joli style d’écriture. » (Volume 1, p. 237)

Je reviendrai dans un article ultérieur sur les étapes pour apprendre l’écriture avec la méthode Mason.

Le problème du cursif pour Charlotte Mason

L’avantage de la rapidité de l’écriture cursive pour Danièle Dumont est vu comme un inconvénient par Charlotte Mason. En effet, cette rapidité peut avoir tendance à évoluer vers une écriture bâclée.

Voici ce qu’elle en dit :

« Il est possible que les dégradations, inévitables par habitude d’écriture rapide, produisent un simple désordre, presque le pire reproche de calligraphie. » (Volume 1, p. 236)

Par ailleurs, rapidité ne signifie pas être bon écrivain. Car, en effet, Mason lie écriture à… écriture ! Et non pas à école ou utilité. La fonction de l’écriture est de prendre le temps de mettre par écrit des pensées, des poésies ou des morceaux de textes choisis… Elle révèle l’amour du beau et du bien fait. Comme vous le voyez, l’approche n’est pas du tout la même.

Alors cursif or not cursif ?

Danièle Dumont comme Charlotte Mason ont élaboré une méthode d’écriture découlant de leur vision des apprentissages. D’une part, la méthode Dumont répond à une logique scolaire et va donc accompagner les enseignants et leurs élèves à tenir leurs objectifs et leurs programmes. D’autre part, Mason, qui a écrit sur l’école à la maison, dépend moins de cette logique et sa pédagogie sert un dessein plus grand.

Il me semble donc que le problème n’est pas vraiment de savoir si le cursif est bien ou non, mais plutôt que, peu importe l’écriture que nous choisissons d’enseigner à nos enfants, elle doit répondre à un critère de beauté (qui est souvent bien subjectif) et surtout d’application. L’objectif de Mason n’est pas que les enfants apprennent à écrire vite mais à écrire bien. Cela devrait soulager les parents d’enfants « lents » qui ont souvent le désir de bien faire. L’école, par son rythme effréné, va toujours donner la sensation que nous ne tenons pas la distance mais est-ce vraiment ce que nous voulons ?

Par ailleurs, si j’ai commencé par les opposer, je pense aussi qu’elles peuvent se compléter. Danièle Dumont ayant une vision plus « technique », elle pourra venir soulager les enfants qui présentent des troubles graphiques sévères et des douleurs dans le bras/poignet.

Charlotte Mason, quant à elle, nous aide à apprécier la lenteur et la qualité d’un travail bien fait. Elle nous invite à nous poser les bonnes questions sur la finalité de l’écriture en nous faisant dépasser cette logique purement utilitariste. Pour elle, « l’éducation est une vie » et en cela, apprendre à écrire ne devrait pas juste servir des objectifs de rapidité et de fluidité. Ecrire devrait servir ce qu’il y a de meilleur dans ce monde : les belles paroles, les beaux mots, les idées, les textes qui nous touchent, les pensées qui nous traversent, les relations que nous nouons. 

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12 commentaires

  1. Jessica Poupard a dit :

    Bonjour, merci pour cet article qui m’éclaire un peu plus.
    Belle journée à vous 🌸

    1. Merci Jessica ! Je réponds un peu tard alors belle soirée 🙂

  2. Coucou.
    Super article, merci!

    J’ai décelé une petite faute dans le texte :  « ce livre leur permit », et non « permis ». 👍🏻

    1. Merci ! Et top pour la relecture attentive, je corrige ça de ce pas 🙂

  3. Isa Favaro a dit :

    Je suis toujours impressionnée par la qualité de vos articles… Un grand merci!

    1. C’est très gentil, merci beaucoup !

  4. Cécile a dit :

    Merci pour cet article très intéressant ! Cependant, l’écriture avec des cursives n’était-elle pas la plus répandue et la plus évidente dans l’Angleterre du 19ème siècle ? En lisant Charlotte Mason au sujet de l’enseignement de l’écriture, je partais du principe qu’elle enseignait le cursif … Il va falloir que je creuse la question ! Ardente défendante du cursif et grande admiratrice de Charlotte Mason , je me dois de concilier les deux!!!

    Je profite de ce commentaire pour te remercier pour ton blog que je viens de découvrir, il est vraiment très intéressant et très agréable à lire !

    1. Bonjour Cécile, Merci beaucoup !
      Alors comme je le disais dans l’article, Mason conseillait l’écriture de Mme Bridges. Peut-on la considérer comme du cursif ? Moi je ne trouve pas qu’elle ressemble à ce que l’on apprend aux enfants en classe de CP ^^ Le problème avec le cursif c’est sa fonction, elle est destinée à accroître la vitesse d’exécution en réduisant les levées de main ce qui peut entrainer une dégradation de l’écriture au fur et à mesure. Alors est-ce que le problème vient de l’écriture ou de la façon dont on l’utilise, en effet c’est à creuser 🙂 Il y a des journaux de la nature provenant de ses écoles de formation où l’on peut voir les écritures utilisées, il y a écritures plus script et d’autres qui tendent vers le cursif sans en être totalement : https://libguides.redeemer.ca/cmdc
      En tout cas si tu creuses la question, ça m’intéresse 🙂 Si je peux faire évoluer l’article ou en écrire un autre pour apporter un nouvel éclairage sur la question, je le ferai avec plaisir 🙂

  5. Cécile a dit :

    Merci beaucoup pour le lien, je vais aller regarder tout ça !
    En fait, pour ma part, je séparerais l’écriture en deux fonctions. L’une serait davantage utilitaire ( la cursive) avec une graphie belle mais fluide qui permettrait aussi d’écrire vite et de prendre des notes ( et oui, je prends encore des notes avec une feuille et un stylo…!), tandis que l’autre se rapprocherait de la calligraphie, ce qui ouvre la possibilité à de nombreuses belles écritures ! 🙂
    Pour nos petits élèves de primaire, je choisirais en priorité la cursive, avec les mêmes arguments que Danièle Dumont, je pense. Mais je comprends très bien qu’on veuille enseigner un peu de calligraphie à ses enfants !!

    Sinon, à propos du type d’écriture proposé par Mme Bridges, je suis d’accord avec toi , c’est bien différent du cursif ! Mais je me disais aussi qu’il faudrait peut-être prendre en considération la plume . C’est peut-être difficile d’écrire complètement en attaché avec une plume et un encrier ? Je ne sais pas… Mais la question m’intéresse !

    Mais je suis impressionnée par la qualité de tes articles ! Comment trouves-tu le temps pour rechercher et rédiger autant avec trois enfants ? Je rêverais de pouvoir en faire autant ( avec trois jeunes enfants aussi..) .

    1. Oui je suis d’accord avec toi. Et franchement Danièle Dumont, je l’aime beaucoup, j’ai dévoré son livre, j’ai acheté ses petits cahiers, et sa méthode m’a vraiment aidé à débloquer l’écriture avec mon fils. On va dire que Mason apporte une autre façon de voir l’écriture, et j’aime bien cette ouverture un peu moins scolaire. Certains enfants sont dégoutés de l’écriture à cause de cette « obligation » d’écrire vite, ils n’aiment pas leur façon d’écrire mais ils n’ont pas le choix, il faut qu’ils accélèrent… Enfin, c’est un privilège que nous avons un peu plus en Instruction en Famille, même si les inspecteurs sont là pour nous rappeler les objectifs quantitatifs d’écriture ^^ Sinon j’ai découverts l’écriture Vimala dernièrement, elle a un côté spirituel Waldorf qui ne me fait pas peur et je trouve que c’est une cursive très jolie 🙂

  6. Bonjour Maeva,

    Merci de votre intérêt pour mon travail. Juste un petit regret : je ne voudrais pas que mon apport à l’enseignement soit exclusivement perçu comme un enseignement de la forme des lettres. Si vous permettez les liens sur votre blog je vous en donnerai volontiers un : celui vers une série d’articles que je viens de commencer pour attirer l’attention sur ce qu’est réellement la méthode Dumont.
    (Il me faudra essayer de les remettre dans l’ordre des numéros)

    Cordialement

    Danièle Dumont
    Docteur en sciences du langage
    https://legestedecriture.fr/rubrique/lenseignement-de-lecriture/en-pratique/enseigner-lecriture-en-pratique/

    1. Bonjour Danièle,

      Je vous remercie pour votre commentaire, en effet, vous faites bien de le préciser, votre apport va beaucoup plus loin et je vous remercie également pour vos articles que je viens d’aller lire. Cela permet de faire remonter à la surface de ma mémoire certains passages de votre livre que j’avais beaucoup apprécié. L’article ci-dessus se limitait au choix de l’écriture et se voulait un peu comme « un pavé dans la mare » pour les familles qui, comme la nôtre, ne dépendent pas du système scolaire et de sa cadence. Mais il nécessiterait une suite, chose à laquelle je suis justement entrain de m’atteler. Je suis parfaitement d’accord avec vous lorsque vous dites que cela serait un grand avantage pour les enfants de se faire lire de grandes œuvres littéraires dès leur petite enfance. Charlotte Mason propose aux enfants de narrer ce qu’ils ont lu ou se sont fait lire. Cela rejoint votre proposition d’encourager les esprits curieux à découvrir et comprendre le sens qu’il y a derrière les mots, mais cela se fait d’une façon naturelle (nous narrons tous naturellement) et moins abstraite que l’analyse de texte. Il y aurait encore beaucoup à dire sur le sujet et j’aimerais beaucoup approfondir ce que vous appelez la science des ânes ; comment atteindre le bon équilibre entre belle écriture (qui ne se dégrade pas au fil du temps) et rythme d’écriture qui ne soit pas lent ; et même l’art de parler (j’adore Fabrice Luchini et je fais justement beaucoup de recherche en ce qui concerne la récitation/l’éloquence dont parle également beaucoup C. Mason ^^) mais je vais m’arrêter là, le commentaire est déjà bien long.

      Belle journée,

      Maeva Dauplay Kosse

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