Apprentissages Charlotte Mason Réflexions

La pédagogie Mason est-elle inclusive ? (partie 1)

Depuis quelques temps et dans de nombreux domaines, la notion d’inclusion est discutée, débattue. Inclusif, par sa définition, se dit de quelqu’un ou quelque chose qui n’exclut personne et qui vise à réunir toutes les sensibilités, à inclure chacun.

Il y a quelques semaines, je suis tombée sur l’article d’Erika Alicea, du blog « Charlotte Mason City Living » qui m’a donné matière à réflexion. Voici ce qu’elle disait :

« En grandissant, je me sentais souvent invisible. Permettez-moi de préciser que je ne me sentais pas invisible à la maison. (…) Mon invisibilité était en fait dans d’autres domaines de ma vie. C’était dans les émissions de télévision que je regardais, dans les livres que je lisais et dans les leçons qu’on m’enseignait à l’école. Tous les personnages principaux étaient soit caucasiens, soit afro-américains, rarement des Latinos présentés sous un jour positif. Je suis très reconnaissante envers mon père, que j’appelle souvent mon professeur d’études portoricaines, car il m’a enseigné notre histoire, notre peuple, notre littérature ainsi que notre musique et notre art. Mais une fois sortie de chez moi, c’est comme si ses enseignements étaient un mythe, ignorés et inexistants au-delà des murs de notre maison. »

Elle poursuit :

« Au moment où j’étais à l’université, on m’a présenté un festin de littérature classique américaine et britannique ; pourtant je suis resté affamé. Mon esprit avait faim de plus, plus de moi, plus de beauté liée à mon histoire.

Ensuite, j’ai eu l’opportunité de sélectionner quelques cours d’anglais. J’ai été ravie de trouver le cours : « Littérature ethnique multiculturelle des États-Unis ». Le titre a suscité mon intérêt, mais le cours lui-même a changé ma vie ! Pour une fois, on m’a présenté une belle littérature écrite non seulement par des auteurs afro-américains, mais également par des auteurs latinos et asiatiques. »

Lorsque j’ai découvert Charlotte Mason, j’ai eu la même impression qu’Erika : l’impression d’avoir trouvée une âme sœur ! J’ai été enthousiasmée, émerveillée par ses écrits, par sa pensée, par sa philosophie qui est entrée en moi avec tant de force et de logique… j’ai eu l’impression que toutes les pièces du puzzle s’imbriquaient parfaitement.

Mais il y a eu « des mais ». La pédagogie Mason a été écrite à un autre temps, dans une société différente, aux valeurs différentes, et les livres, la poésie, la musique… tout cela manque cruellement de diversité pour nous aujourd’hui ! Alors, je me suis demandée : faut-il être blanc, chrétien, et avoir une belle maison à la campagne pour adhérer à la pédagogie Charlotte Mason ?

Une pédagogie empreinte des valeurs victoriennes

Charlotte Mason est une femme exceptionnelle. Et je le dis en toute objectivité ^^ Elle est exceptionnelle…ment complexe en vérité !

Jeune fille dont les parents sont décédés alors qu’elle n’avait que 16 ans, elle a sûrement vécu chez des oncles et des tantes ensuite, jusqu’à ses études dans une école publique pour devenir Professeure. Elle sera également Gouvernante et Directrice d’écoles.

Mais Charlotte Mason est aussi, et surtout, une penseuse, une philosophe. Dans la lignée de Rousseau et Pestallozzi et de sa propre expérience directe avec les enfants, elle commence à réfléchir sérieusement à une philosophie de l’éducation. Elle arrive même à fédérer des parents autour d’elle au point de créer un syndicat qui ne fera que grossir passant de local, à national puis à international. Cela paraît simple comme ça, mais dans une Angleterre victorienne qui assignait les femmes à un rôle bien précis et pour une femme, de surcroît, qui arrivait presque de nulle part, c’est prodigieux !

Fille et petit-fille de quaker, son style de vie, ses manières et sa morale étaient également typiquement victoriennes. Mais Charlotte Mason a toujours voulu évitée d’être une mode, de formuler une pédagogie qui ne répondait qu’à son temps et ses valeurs. Elle voulait penser une philosophie de l’éducation, bien plus universelle et intemporelle. Et il me semble assez important d’explorer ces facettes avant d’aller plus loin.

Charlotte Mason et l’époque victorienne

Née dans les premières années du règne de Victoria, Charlotte Mason a grandi à une époque d’effervescence éducative et de reconnaissance croissante des droits de l’enfant. La renaissance romantique de Wordsworth et les écrits de « nouveaux » éducateurs des Lumières tels que Jean-Jacques Rousseau (1712–1778), Johann Heinrich Pestalozzi (1746–1827) et Friedrich Froebel (1782–1852), avaient apporté un nouvel éclairage sur l’enfant, amenant chacun à le considérer comme une personne. 

À mesure que l’âge victorien progressait, beaucoup plus d’enfants survivaient jusqu’à l’âge adulte ce qui amenait à être de plus en plus concerné par la préparation des générations suivantes, et par conséquent par l’éducation des mères. Pour les classes supérieures, une vie familiale bien ordonnée était jugée essentielle. Les échelons supérieurs atteints par les générations passées étaient considérées comme conformes aux lois divines, bien que ces barrières invisibles se franchissaient par les nouvelles classes moyennes émergentes. 

La respectabilité et la gentillesse faisaient partie intégrante du processus de civilisation à l’époque victorienne. Ces concepts ont aidé à identifier les différents niveaux de statut au sein d’un ordre social hiérarchisé en rapide évolution. La respectabilité était tenue par l’aristocratie, la classe supérieure et la nouvelle classe moyenne pour représenter le sommet de l’ambition de la classe ouvrière. Elle était associée à une carrière docile, à une vie de famille ordonnée, à la propreté et à la piété. « La respectabilité distinguait le mérite des pauvres qui ne la méritaient pas. »  

À la fin de l’époque victorienne, lorsque l’éducation était partout discutée, les « classes éduquées » ont émergé. Elles prônaient « une vie simple et un mode de vie élevé », généralement parce qu’elles ne pouvaient pas se permettre une consommation ostentatoire, se distinguant ainsi des nouvelles classes moyennes montantes qui faisaient étalage de leurs richesses.

L’ère victorienne est caractérisée comme l’âge domestique par excellence, incarnée par la reine Victoria, qui en est venue à représenter une sorte de féminité centrée sur la famille, la maternité et la respectabilité. Accompagnée de son mari bien-aimé Albert, et entourée de ses nombreux enfants dans le cadre somptueux mais chaleureux du château de Balmoral, Victoria est devenue une icône de la féminité et de la vie domestique à la fin du XIXe siècle.

Une fille bien éduquée devait adoucir son érudition d’une manière gracieuse et féminine. Personne ne voulait être qualifié de « bas bleu », le nom donné aux femmes qui s’étaient vouées avec trop d’enthousiasme à des activités intellectuelles. Les « bas bleus » étaient considérées comme non féminines et rebutantes dans leur façon d’usurper la supériorité intellectuelle « naturelle » des hommes. Certains médecins ont rapporté que trop d’érudition scientifique avait même un effet néfaste sur les ovaires, transformant de jolies jeunes femmes en pruneaux desséchés…

Alors mis à part le mariage, que réservait l’avenir aux gentilles femmes victoriennes célibataires, doucement nourries et moins intelligentes ? Après un an ou deux dans une école privée, elles retrouvaient le cercle familial sous la protection de leurs parents, consacrant leurs journées à l’acquisition de réalisations (broderie, dessins…), à la lecture légère et aux démonstrations sociales. Pour celles qui avaient de faibles moyens, devenir gouvernante privée était généralement la seule option. Précarisée entre la crèche et la salle des domestiques, la gouvernante méprisée et « ignorante » est restée la cible de l’humour méchant. 

C’est à cette tension que s’est attaquée Charlotte Mason. Et le faire tout en élevant sa propre position sociale et intellectuelle a été habilement réalisée dans l’application de sa philosophie et de ses méthodes éducatives, d’abord à la maison, puis à l’école. Cela renforce l’idée que Charlotte Mason était une personnalité exceptionnelle. 

Elle a relevé le défi d’une célibataire non protégée exigeant l’attention et le respect. Dans les années 1880, elle était déjà une écrivaine publiée. Ses conférences aux dames ont été publiées sous le titre Home Education en 1886 ; ils ont inspiré une jeune mère appelée Mme Emeline Steinthal (1856–1921)… et si vous voulez connaître la suite, je vous invite à poursuivre la lecture de sa biographie sur Charlotte Mason France.

Par ailleurs, à la fin de l’ère victorienne, l’image populaire de la féminité en tant qu’« ange de la maison » passivement décoratif cédait la place à plus d’indépendance. Les femmes, célibataires ou mariées, étaient de plus en plus nombreuses à rejoindre des comités et à s’engager dans des œuvres philanthropiques en dehors de la sphère domestique, allant parfois jusqu’à contester l’autorité patriarcale établie.

Héritage quaker

Le grand-père paternel de Charlotte Mason était un quaker vivant à Dublin (Irlande) et cela offre une meilleure compréhension des racines de sa personnalité et de ses idées.

Les quakers sont membres d’un groupe aux racines chrétiennes né en Angleterre dans les années 1650. Ils croient qu’il y a quelque chose de Dieu en chacun et que chaque être humain a une valeur unique. C’est pourquoi les Quakers valorisent toutes les personnes de la même manière et s’opposent à tout ce qui pourrait leur nuire ou les menacer. Les quakers recherchent la vérité religieuse dans l’expérience intérieure et placent une grande confiance dans la conscience comme base de la moralité.

Ils mettent l’accent sur l’expérience directe de Dieu plutôt que sur le rituel et la cérémonie. Ils croient que les prêtres et les rituels sont une obstruction inutile entre le croyant et Dieu. Les quakers intègrent la religion et la vie quotidienne. Ils croient que Dieu peut être trouvé au milieu de la vie quotidienne et des relations humaines, autant que lors d’une réunion d’adoration.

Les quakers travaillent activement pour rendre ce monde meilleur. Ils sont particulièrement concernés par :

  • les droits de l’homme, fondés sur leur croyance en l’égalité de tous les êtres humains
  • la justice sociale
  • la paix
  • la liberté de conscience
  • les problèmes environnementaux – Les quakers cherchent à vivre simplement pour réduire le fardeau sur le monde
    vie communautaire
  • les livres sacrés

Les quakers ne considèrent aucun livre comme étant la véritable « parole de Dieu ». La plupart des Quakers considèrent la Bible comme un très grand livre d’inspiration, mais ils ne la voient pas comme le seul, et ils lisent donc d’autres livres qui peuvent guider leur vie.

La tolérance fait partie de l’approche Quaker de la vie, donc les Quakers sont prêts à apprendre de toutes les autres religions et églises.

Les quakers croient qu’il existe une relation directe entre Dieu et chaque croyant, chaque être humain contient quelque chose de Dieu – cela est souvent appelé « la lumière de Dieu ». Alors :

  • Les quakers considèrent tous les êtres humains comme égaux et également dignes de respect
  • Les quakers acceptent que tous les êtres humains contiennent la bonté et la vérité
  • Les quakers n’acceptent pas les jugements de valeur fondés sur la race ou le sexe
  • Les quakers accueillent la diversité
  • Une liste écrite de croyances est considérée comme inappropriée. Les quakers estiment que les gens devraient suivre leur «lumière intérieure» plutôt que des règles externes.

Cela tranche assez avec l’époque victorienne n’est-ce pas ? Cela m’a amené à me poser des questions sur les idées fondatrices de Charlotte Mason car, clairement, elle a surmonté les divisions rigides de la classe victorienne pour réaliser sa vision éducative. Finalement, je suis même allée jusqu’à me demander si son objectif initial – celui d’améliorer l’éducation que les enfants les plus riches reçoivent de leurs gouvernantes à domicile et de leurs parents – n’était pas simplement un tremplin vers une carrière plus vaste, sa préoccupation première étant les enfants scolarisés. Oui je casse le mythe là et cela n’est qu’au stade de questionnements ! Et cela n’enlève rien à ce qu’elle incarne à mes yeux. C’est une pédagogue dont les réflexions sur l’éducation sont finalement beaucoup plus larges et ne devraient tout simplement pas être restreint au cercle familial.

Un héritage caché par Charlotte Mason

La biographie de Margaret Coombs apporte une correction importante à l’affirmation d’Essex Cholmondeley selon laquelle Mason était enfant unique. C’est elle qui a documenté les racines ancestrales quaker de Mason en Irlande et a révélé qu’elle était la 13ème enfant de son père, par sa troisième épouse !

En fait, la vie de nombreux ancêtres de Mason est explorée par Margaret Coombs, leurs relations commerciales évoluent et leur statut au sein des groupes quaker locaux et de la société dans son ensemble est fourni en détail. Les membres de la famille ont des succès et des échecs commerciaux, ils entrent et sortent de diverses communautés quakers, et plusieurs dirigent ou enseignent dans les écoles. Finalement, nous apprenons les circonstances de la propre naissance de Mason et pourquoi son héritage a pu être « caché » pendant si longtemps. Ayant déjà perdu deux femmes, le père de Charlotte Mason, Joshua, semble avoir eu une liaison avec une femme beaucoup plus jeune, Margaret Shaw, avant de partir avec l’un de ses fils pour faire fortune en Australie.

Après avoir appris que Margaret était enceinte et seule (maintenant au Pays de Galles), Joshua est revenu et l’a épousée. Le chemin exact suivi par cette nouvelle petite famille n’est pas tout à fait clair, mais on sait que vers l’âge de 16 ans, les parents de Charlotte Mason étaient tous les deux décédés. Ses débuts illégitimes, ainsi que le fait que Margaret était catholique, ont probablement conduit Charlotte Mason, qui tentait de gravir les échelons de la société dans l’Angleterre victorienne, à cacher son héritage.

Margaret Coombs donne également une idée des problèmes de santé de Mason qui l’ont affectée à divers moments, comment ses amitiés et ses relations professionnelles se sont développées, se sont détériorées et se sont rétablies au fil du temps, ainsi que de nombreux détails sur sa situation à chaque poste et comment ces postes l’ont conduit à des responsabilités de plus en plus grandes pour elle.

Le style de vie de Miss Mason à Scale How, façonné à partir des meilleurs éléments du victorianisme cultivé, semble avoir été délibérément conçu pour tenir à distance la révélation personnelle spontanée. Sa conversation était calquée sur le précepte victorien classique : « Les serviteurs parlent des gens ; les gentilshommes discutent des choses. »

Tout le monde savait que Mlle Mason souffrait de graves problèmes cardiaques à vie, restreignant toute activité. Parfois essoufflée, elle prétendait être trop fatiguée pour parler ou rencontrer plus d’une personne à la fois. Personne n’était autorisé à venir sans invitation. Elle n’a jamais été photographiée avec les groupes officiels de la House of Education ; la prise de photos par des étudiants ou des visiteurs était strictement interdite.

Mais une question demeure : comment une institutrice célibataire auparavant inconnue, apparemment sans soutien familial, patriarcal ou financier, s’est réalisé en si peu de temps ? 

Grâce à la toile de fond cachée de la vie de Charlotte Mason et l’image émergente de la vie et de l’époque de son père, nous obtenons une meilleure compréhension des racines de sa personnalité. 

Celles-ci se sont exprimées à travers sa recherche sincère des Lumières, sa capacité à travailler extrêmement dur et son sens aigu des affaires, qui ont alimenté ses aspirations éducatives et ses rêves de validation en tant qu’écrivain et philosophe. La propre ascension de Joshua Mason (son père) d’un métier banal au statut de gentleman préfigurait le parcours ardu de Charlotte vers le haut.

Charlotte Mason était destinée à prouver, ne serait-ce qu’à sa secrète satisfaction, qu’il était possible d’absorber des siècles de civilisation en une seule vie et de s’élever au sein de la société rigide qui s’ouvrait à la fin de l’époque victorienne.

Je termine là l’écriture sur la vie de Charlotte Mason et je poursuivrai sur le thème de l’inclusion dans un prochain article ! Merci de m’avoir lu jusque là 🙂

Sources :

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